ROMÉO. - Madame, je jure par cette lune sacrée qui argente toutes ces cimes chargées de fruits !...
JULIETTE. - Oh ! ne jure pas par la lune, l'inconstante lune dont le disque change chaque mois, de peur que ton amour ne devienne aussi variable !
ROMÉO. - Par quoi dois-je jurer ?
JULIETTE. - Ne jure pas du tout ; ou, si tu le veux, jure par ton gracieux être, qui est le dieu de mon idolâtrie, et je te croirai.
ROMÉO. - Si l'amour profond de mon coeur ...
JULIETTE. - Ah ! ne jure pas ! Quoique tu fasses ma joie, je ne puis goûter cette nuit toutes les joies de notre rapprochement ; il est trop brusque, trop imprévu, trop subit, trop semblable à l'éclair qui a cessé d'être avant qu'on ait pu dire : il brille !... Doux ami, bonne nuit ! Ce bouton d'amour, mûri par l'haleine de l'été, pourra devenir une belle fleur, à notre prochaine entrevue ... Bonne nuit, bonne nuit ! Puisse le repos, puisse le calme délicieux qui est dans mon sein, arriver à ton coeur !
ROMÉO. - Oh ! vas-tu donc me laisser si peu satisfait ?
JULIETTE. - Quelle satisfaction peux-tu obtenir cette nuit ?
ROMÉO. - Le solennel échange de ton amour contre le mien.
JULIETTE. - Mon amour ! je te l'ai donné avant que tu l'aies demandé. Et pourtant je voudrais qu'il fût encore à donner.
ROMÉO. - Voudrais-tu me le retirer ? Et pour quelle raison, mon amour ?
JULIETTE. - Rien que pour être généreuse et te le donner encore. Mais je désire un bonheur que j'ai déjà : ma libéralité est aussi illimitée que la mer, et mon amour aussi profond : plus je te donne, plus il me reste, car l'une et l'autre sont infinis. (On entend la voix de la nourrice.) J'entends du bruit dans la maison. Cher amour, adieu ! J'y vais, bonne nourrice ! ... Doux Montague, sois fidèle. Attends un moment, je vais revenir (Elle se retire de la fenêtre.)
ROMÉO. - Ô céleste, céleste nuit ! J'ai peur, comme il fait nuit, que tout ceci ne soit qu'un rêve, trop délicieusement flatteur pour être réel.
Juliette revient.
JULIETTE. - Trois mots encore, cher Roméo, et bonne nuit, cette fois ! Si l'intention de ton amour est honorable, si ton but est le mariage, fais-moi savoir demain, par la personne que je ferai parvenir jusqu'à toi, en quel lieu et à quel moment tu veux accomplir la cérémonie, et alors je déposerai à tes pieds toutes mes destinées, et je te suivrai, monseigneur, jusqu'au bout du monde !
LA NOURRICE, derrière le théâtre. - Madame !
JULIETTE. - J'y vais ! tout à l'heure ! Mais si ton arrière-pensée n'est pas bonne, je te conjure ...
LA NOURRICE, derrière le théâtre. - Madame !
JULIETTE. - À l'instant ! J'y vais ! ..., de cesser tes instances et de me laisser à ma douleur.. J'enverrai demain.
ROMÉO. - Par le salut de mon âme ...
JULIETTE. - Mille fois bonne nuit ! (Elle quitte la fenêtre.)
ROMÉO. - La nuit ne peut qu'empirer mille fois, dès que ta lumière lui manque ... (Se retirant à pas lents.) L'amour court vers l'amour comme l'écolier hors de la classe ; mais il s'en éloigne avec l'air accablé de l'enfant qui rentre à l'école.
Juliette reparaît à la fenêtre.
JULIETTE. - Stt ! Roméo ! Stt !... Oh ! que n'ai-je la voix du fauconnier pour réclamer mon noble tiercelet ! Mais la captivité est enrouée et ne peut parler haut : sans quoi j'ébranlerais la caverne où Écho dort, et sa voix aérienne serait bientôt plus enrouée que la mienne, tant je lui ferais répéter le nom de mon Roméo !
ROMÉO, revenant sur ses pas. - C'est mon âme qui me rappelle par mon nom ! Quels sons argentins a dans la nuit la voix de la bien-aimée ! Quelle suave musique pour l'oreille attentive !
JULIETTE. - Roméo !
ROMÉO. - Ma mie ?
LA NOURRICE, derrière le théâtre. - Madame !
JULIETTE. - À quelle heure, demain, enverrai-je vers toi ?
ROMÉO. - À neuf heures.
JULIETTE. - Je n'y manquerai pas ! il y a vingt ans d'ici là. J'ai oublié pourquoi je t'ai rappelé.
ROMÉO. - Laisse-moi rester ici jusqu'à ce que tu t'en souviennes.
JULIETTE. - Je l'oublierai, pour que tu restes là toujours, me rappelant seulement combien j'aime ta compagnie.
ROMÉO. - Et je resterai là pour que tu l'oublies toujours, oubliant moi-même que ma demeure est ailleurs.
JULIETTE. - Il est presque jour. Je voudrais que tu fusses parti, mais sans t'éloigner plus que l'oiseau familier d'une joueuse enfant : elle le laisse voleter un peu hors de sa main, pauvre prisonnier embarrassé de liens, et vite elle le ramène en tirant le fil de soie, tant elle est tendrement jalouse de sa liberté !
ROMÉO. - Je voudrais être ton oiseau !
JULIETTE. - Ami, je le voudrais aussi ; mais je te tuerais à force de caresses. Bonne nuit ! bonne nuit ! Si douce est la tristesse de nos adieux que je te dirais : bonne nuit ! jusqu'à ce qu'il soit jour (Elle se retire.)
ROMÉO, seul. - Que le sommeil se fixe sur tes yeux et la paix dans ton coeur ! Je voudrais être le sommeil et la paix, pour reposer si délicieusement !


